Long format | ProContact : culture d’entreprise, intelligence artificielle et vision d’avenir — entretien avec Damien Bathurst
Damien Bathurst est Secrétaire Général de ProContact, premier centre de contact de l’Océan Indien fondé en 2001. Depuis plus de 25 ans, le groupe accompagne des entreprises européennes dans leur relation client, leur back-office et leur transformation digitale depuis l’Île Maurice, Madagascar et Rodrigues. Rencontre avec un homme de terrain !
Plusieurs casquettes, une seule priorité : les collaborateurs
Quel est votre rôle chez ProContact ?
Mon titre officiel est Secrétaire Général : je gère le fonctionnement administratif de la structure et les questions complexes de pilotage. Mais comme tout le monde ici, j’ai plusieurs casquettes : commerce, marketing, marque employeur. Nos clients sont essentiellement européens, et nos collaborateurs sont notre ressource la plus précieuse, c’est pourquoi le recrutement est au coeur de mes priorités.
Qu’est-ce qui vous plaît dans vos fonctions ?
Justement cette polyvalence, que l’on retrouve à tous les niveaux de l’entreprise. Mes collègues, qu’ils soient en bureau ou au front avec un casque sur la tête, sont de vrais guerriers. Nos métiers sont exigeants : relation client, vente, gestion humaine, mais ils forcent le respect. Un même collaborateur peut changer trois fois de mission dans la journée. Nous ne sommes plus depuis longtemps un simple centre d’appels mais une plateforme d’externalisation multi-opérations, de plus en plus digitale.
C’est dans cet esprit que je me suis retrouvé à installer seul le premier site BPO à Rodrigues sans rien connaître au bâtiment. C’était difficile, mais tellement gratifiant. Je suis désormais consultant en implantation BPO à mes heures perdues : on apprend, c’est valorisant.
Une culture d’entreprise qui ne se négocie pas
Et ça marche ?
Il faut croire : ProContact fête ses 25 ans et a toujours su s’adapter à un marché en mutation permanente. Nous avons de bons résultats financiers, et il est important que nos collaborateurs sachent qu’ils évoluent dans une structure solide. Ils ont vu au fil des ans beaucoup de collègues partir vers de meilleures conditions apparentes, dans des entreprises qui ont fermé peu après. La sérénité que nous offrons a de la valeur.
Nos quatre valeurs : enthousiasme, loyauté, excellence opérationnelle, esprit d’équipe, ont été définies collectivement avec les équipes il y a 15 ans. Elles ne sont pas des mots sur un mur. Nous valorisons avant tout un état d’esprit. Il y a un peu de turnover dans les premiers mois, car l’exigence est réelle, mais ceux qui restent sont vraiment bons et construisent ici une vraie carrière, pas juste un job.
Un point essentiel : nous n’avons jamais recruté en externe pour le management, ni eu recours à des expatriés. Notre DRH Annabelle, nos directeurs de site James et Kiran, Tatiana, Dario, tous nos responsables d’activité, nos formateurs, nos coachs et notre équipe informatique ont tous commencé avec un casque sur la tête. Ce n’est pas une anecdote, c’est un modèle.
Chez ProContact, nous essayons d’être radicalement différents. La structure est plate : pas de hiérarchie réelle, chaque mission est aussi importante qu’une autre. Tout le monde a mon numéro de téléphone et peut m’appeler à tout moment. Le dialogue est plus simple, la bienveillance plus efficace. Une entreprise sans ses collaborateurs n’existe tout simplement plus : nous sommes tous au même niveau et dépendons tous les uns des autres.
J’ai moi-même travaillé à des niveaux élevés de responsabilité dans de grands groupes, et j’en ai démissionné parce que l’entreprise ne me correspondait pas, malgré des conditions très confortables. L’argent ne fait pas tout. Le cadre de travail et la simplicité des rapports humains sont essentiels. Rien de pire que des réunions interminables sans objet, 150 niveaux de validation pour acheter une ramette de papier, ou un post TikTok pour la fête nationale qui sera validé à Noël. Je recommande d’ailleurs les écrits et conférences de Julia Defunes qui a grandement conforté ma vision de l’entreprise.
Trois îles, des bassins d’emploi complémentaires
La pénurie de main d’oeuvre vous touche-t-elle ?
C’est une tendance mondiale, pas locale. Elle s’explique par une revalorisation en cours, lente mais réelle, de métiers longtemps sous-estimés. Les nouvelles générations cherchent du sens, de l’authenticité, un cadre où leur contribution est visible et reconnue. C’est précisément ce que nous essayons de construire chez ProContact depuis 25 ans.
C’est peut-être ce qui nous permet, après la période critique des trois premiers mois, de constituer une base solide de 450 collaborateurs répartis sur trois sites à taille humaine. L’ouverture de Madagascar il y a 11 ans et de Rodrigues en 2019 nous a permis d’accéder à de nouveaux bassins d’emploi et à des compétences devenues rares. Nos collaborateurs malgaches sont exceptionnels, comme ceux de Maurice et Rodrigues, et évoluent dans un contexte parfois difficile. Nos sites sont confortables, ultra-sécurisés, et j’affirme que nous offrons des conditions qui dépassent celles de nombreuses entreprises françaises. La RSE de ProContact commence par le bien-être de ses collaborateurs et de leurs familles, depuis 25 ans, sur tous nos territoires.
Une initiative récente illustre bien notre façon de fonctionner : j’ai proposé de faire venir à Maurice nos meilleurs collaborateurs malgaches qui le souhaitaient. L’idée a été portée ensuite par notre équipe RH, car chez nous, quand on a une idée, on la fait, ça ne prend pas 15 ans à être validé. Dix collaborateurs sont déjà là depuis six mois et s’épanouissent. Dix autres arrivent dès que l’administration aura validé leur visa.
L’intelligence artificielle : menace ou opportunité pour les centres de contact ?
L’IA ne compromet-elle pas vos métiers ?
En règle générale, je pense que l’humain a de plus en plus de valeur dans un monde sur-numérisé. L’humain intelligent va devenir un luxe. Je suis moi-même régulièrement désespéré de ne pas trouver le bouton « parler à un humain » sur un chatbot. Imaginez mes parents face à cela. L’assistance aux usages constitue dans l’avenir immédiat un gros marché, que ce soit pour les particuliers ou pour les entreprises.
Cependant, de nombreux secteurs doivent se réinventer. Les rédacteurs web qui produisaient 4 articles par jour face à des outils qui en génèrent 4 par heure : une dirigeante dans ce domaine m’a confié avoir vu ses effectifs fondre de 80 % en un an. Mais le résultat est visible : des contenus uniformes, insipides, optimisés pour les mots-clés et rien d’autre. L’humain qui sait vraiment écrire et avoir des idées originales n’a pas à s’inquiéter, il vaudra plus qu’avant.
Pour ProContact, c’est encore moins problématique. Nous sommes des artisans. Beaucoup de nos opérations représentent un ou deux équivalents temps plein. Nos clients utilisent déjà l’intelligence artificielle et vont l’accélérer, mais externalisent leurs besoins humains chez nous. Cela leur permet de consolider leurs équipes en France, Belgique et ailleurs, sans se priver de croissance en période d’incertitude. Souvent, un client commence avec une personne chez nous et finit avec 5, 10, 20 ou 50 collaborateurs travaillant en harmonie avec ses propres équipes.
L’intelligence artificielle va créer de nouveaux besoins humains : gestion des cas complexes, modération haut niveau, support technique, télévente, urgences médicales ou vétérinaires. Un bon exemple : un client visionnaire nous a confié sa permanence vétérinaire il y a plus de 10 ans. Je ne suis pas certain qu’une IA puisse décider à minuit s’il convient de réveiller le vétérinaire parce que le chat de Madame Untel miaule bizarrement. Un autre exemple : AirBnB a révolutionné la location avec une interface 100 % digitale, mais quand des sociétés gèrent 150 biens, il faut un humain à 2h du matin pour expliquer où se trouve la boîte à clés du super appartement 5 étoiles à Rennes, afin d’éviter la première note catastrophique le lendemain matin.
Je suis convaincu que l’intelligence artificielle fournira des outils et des opportunités pour ceux qui sauront s’y adapter. Nos clients nous confient d’ailleurs déjà l’intégration de leurs outils IA et nous développons des fonctionnalités pour eux. La créativité ne s’applique pas qu’aux artistes : elle s’applique à tous les postes où l’on n’est pas tenu d’exécuter une tâche répétitive en silence. Dès qu’il est permis d’innover, il y a moyen de s’améliorer et de s’adapter.
Pour conclure sur l’intelligence artificielle, je voudrais citer un podcast d’Éric Larchevêque, entrepreneur français que j’admire, qui évoquait une étude de Dell Technologies et l’Institut du Futur qui semble chaque jour davantage s’avérer : avec l’intelligence artificielle entre autres, 85 % des emplois de demain n’existent pas encore. Il regrettait de ne pas avoir à nouveau 20 ans pour découvrir toutes les opportunités que l’avenir allait offrir. Je le rejoins totalement, et je suis tout aussi convaincu que bon nombre de ces emplois nouveaux auront besoin de nos plateformes et de nos équipes humaines pour exister.
Et pour l’avenir ?
Que peut-on vous souhaiter ?
Pour ProContact : de continuer d’avancer sur ces fondamentaux sans perdre son âme, comme je l’ai vu arriver dans d’autres entreprises qui avaient toutes commencé par une belle histoire avant de tourner au grand n’importe quoi. Je suis confiant : nous avons des équipes et des personnes de qualité, et notre évolution est radicalement différente.
Pour moi : des missions qui changent du jour au lendemain, car j’aime construire et ne pas m’ennuyer. Et surtout, continuer à créer de belles histoires humaines, parce qu’entre réseaux sociaux et intelligence artificielle, c’est le carburant qui manque le plus. Afficher du bonheur de façade quand on est malheureux ne fait qu’amplifier la frustration et le climat délétère de certaines entreprises toxiques. C’est tout ce que je ne veux pas. J’essaie, autant que possible, d’oeuvrer dans le vrai et la bienveillance.








